C’est avec beaucoup d’enthousiasme et de fiertĂ© que je partage avec vous cette entrevue ce matin — probablement et tout simplement parce qu’il est l’un de ceux que je respecte le plus dans cette industrie… pour sa force tranquille, son parcours inspirant et sa vaste expertise, qu’il dĂ©ploie au quotidien en toute humilitĂ©.
Bonne lecture… et bonne journĂ©e!
En quelques mots, qui es-tu et que fais-tu ?
Je suis Jean-François Guindon, gérant d’artistes, consultant, éditeur et producteur dans le milieu culturel depuis plus de 25 ans. J’ai dirigé pendant près de 20 ans la Coop Les Faux-Monnayeurs avant de faire renaître Les Productions Subites. Aujourd’hui, j’accompagne notamment Klô Pelgag et VioleTT Pi en gérance, tout en conseillant des artistes, des équipes de production, des agences et des maisons de disques sur des enjeux de développement, de financement et de structuration. J’offre également, avec l’aide de mon adjointe, un service complet de réclamation de crédits d’impôt en musique, en humour et en théâtre privé.
En quoi consiste concrètement ton travail au quotidien ?
Mon travail consiste essentiellement à faire avancer des carrières et des projets. Concrètement, je participe aux décisions stratégiques, je négocie des ententes, j’ouvre des portes, je mobilise et développe mon vaste réseau de contacts, je bâtis des budgets, je cherche du financement, je coordonne les différents partenaires et je règle beaucoup de problèmes avant même qu’ils deviennent visibles. Je dois constamment garder une vue d’ensemble, tout en étant capable d’entrer dans les détails d’un contrat, d’une tournée ou d’une campagne promotionnelle. Il y a aussi une grande part de relations humaines : écouter, conseiller, rassurer, confronter parfois et aider les artistes à prendre les bonnes décisions à long terme.
À ton avis, quel est le rôle de la gérance et quelle est sa pertinence en 2026 ?
La personne responsable de la gérance agit à la fois comme copilote, stratège et, souvent, gardienne de la cohérence d’une carrière. Son rôle n’est pas de décider à la place de l’artiste, mais de l’aider à transformer une vision artistique en parcours professionnel viable. En 2026, les artistes ont accès à énormément d’outils pour produire, distribuer et promouvoir leur musique de façon autonome. Paradoxalement, cela rend la gérance encore plus pertinente : il faut choisir parmi une multitude de possibilités, comprendre des modèles d’affaires de plus en plus complexes et éviter que les artistes s’épuisent à tout gérer. La gérance apporte du recul, une connaissance de l’écosystème, un réseau et une continuité dans les décisions.
Quels sont les grands défis actuels ou à l’horizon qui se rattachent au métier ou à l’industrie musicale en général ?
Le premier défi est économique. Il est de plus en plus difficile de rentabiliser la création, l’enregistrement et les tournées, alors que presque tous les coûts augmentent. Les revenus numériques demeurent très concentrés et ne permettent pas à la majorité des artistes de vivre adéquatement de leurs œuvres.
Il existe aussi un important problème de renouvellement dans les métiers d’accompagnement. La gérance exige énormément de disponibilité, comporte des risques financiers et repose souvent sur des revenus incertains. Plusieurs personnes expérimentées quittent le métier, tandis que la relève peine à trouver un modèle viable.
Enfin, l’intelligence artificielle, la surabondance de contenus et la transformation rapide des habitudes d’écoute continueront de bouleverser le secteur. Le défi sera de préserver la valeur du travail artistique et la capacité des artistes à bâtir une relation durable avec leur public, dans un environnement qui favorise de plus en plus la quantité, la vitesse et l’attention à très court terme.
Quelle est ta plus grande fierté ou ta plus grande réalisation des dernières années ?
Ma plus grande fierté demeure l’accompagnement de Klô Pelgag depuis 2011. Voir une artiste aussi singulière construire une œuvre aussi forte, rejoindre un vaste public et obtenir une reconnaissance exceptionnelle, tout en protégeant son identité et sa liberté artistique, est extrêmement précieux pour moi. Les prix et les grandes scènes comptent, bien sûr, mais je suis surtout fier de la durée de notre collaboration et de la confiance qui s’est développée entre nous. Une carrière ne se construit pas grâce à un seul bon coup : elle se bâtit par une succession de décisions cohérentes, souvent prises bien avant que leurs résultats deviennent visibles.
Je suis également fier d’avoir relancé Les Productions Subites et d’avoir pu mettre mon expérience au service d’un grand nombre d’entreprises culturelles. Cela me permet aujourd’hui de transmettre ce que j’ai appris et de contribuer plus largement à la solidité de notre écosystème.
Quels conseils donnerais-tu à une personne artiste qui envisage une collaboration en gérance ?
Je lui conseillerais d’abord de ne pas chercher simplement quelqu’un qui « connaît du monde ». Il faut trouver une personne avec qui il est possible d’avoir des conversations honnêtes, parfois difficiles, et dont la vision du développement correspond réellement à la sienne.
Il faut aussi clarifier les attentes dès le départ : qui fait quoi, sur quels revenus la commission s’applique, quelles dépenses sont autorisées, comment les décisions seront prises et comment la collaboration pourra prendre fin. Une bonne entente écrite protège autant la relation humaine que les intérêts financiers.
Idéalement, la personne responsable de la gérance doit posséder une certaine expérience ou, si elle débute dans le métier, avoir une grande soif d’apprendre et une curiosité sans limites.
Enfin, la gérance n’est pas une solution miracle. La meilleure collaboration existe lorsque l’artiste est déjà pleinement engagé dans sa propre carrière et que les deux parties peuvent additionner leurs forces. La confiance est essentielle, mais elle doit s’appuyer sur de la transparence, des communications régulières et des responsabilités clairement partagées.
Je vois dans ta signature que tu établis une distinction entre la gérance et la représentation comme agent. Quelle est-elle ?
La gérance englobe l’ensemble de la carrière. Elle touche la stratégie, le développement, les décisions artistiques et commerciales, la constitution de l’équipe et la coordination des différents partenaires.
En gérance, l’important n’est pas de tout faire, mais de s’assurer que tout est fait !
Le travail d’agent consiste plutôt à représenter une personne ou une offre précise afin de trouver des engagements de spectacles et d’en négocier les conditions. Par exemple, lorsque je représente une personne pour des mandats de composition, d’orchestration ou de direction musicale, mon mandat est davantage lié au développement de contrats et à la négociation de ses services. Les deux fonctions peuvent se côtoyer, mais elles ne comportent ni le même mandat ni les mêmes responsabilités.
BONUS — Quel conseil donnerais-tu au Jean-François Guindon d’il y a 15 ans ?
Je lui dirais de reconnaître plus tôt la valeur de son expertise et de ne pas hésiter à la facturer à sa juste valeur. Je lui conseillerais aussi de mieux protéger son temps, de déléguer plus rapidement et de comprendre qu’être indispensable partout n’est pas nécessairement la meilleure façon de faire.
Enfin, je lui dirais de faire davantage confiance à son instinct. Dans ce métier, les chiffres, les contrats et les stratégies sont essentiels, mais les décisions les plus importantes concernent souvent les personnes avec qui on choisit de construire. Une bonne relation professionnelle peut durer 15 ou 20 ans; une mauvaise peut nous coûter beaucoup plus que de l’argent.