Un grand plaisir de partager avec vous ce matin cette entrevue traitant d’un mĂ©tier que j’aborde plutĂ´t rarement ici, mais qui revĂŞt une importance clĂ© dans l’industrie; Ă plus forte raison, avec un agent des plus respectĂ©s!
Bonne journée et bonne lecture!
b.
En quelques mots, qui es-tu et que fais-tu ?
Samuel Francoeur Chalifour, je suis directeur du booking chez Bonsound et agent de spectacle, pour la même boîte! Je représente des artistes de tous styles, des Québécois mais aussi une bonne part d’internationaux qui font appel à nos services pour leurs tournées au Canada.
En quoi consiste concrètement ton travail au quotidien ?
Le booking comporte une grosse part de vente, une bonne partie de la journée est donc occupée par la gestion des offres en cours, la réception de nouvelles propositions, la sollicitation de programmateurs/trices. Il y a les conditions à négocier mais aussi et surtout un plan stratégique à élaborer en amont autour de chaque tournée, de concert avec la gérance et la production.
Je m’occupe également d’explorer les possibilités de développement pour le département, d’entretenir nos partenariats et d’en trouver de nouveaux, de gérer les questions RH et budgétaires. J’écoute beaucoup de démos, je vais voir des spectacles, je suis nos artistes sur la route, je consomme du catering de festival.
À ton avis, quel est le rôle d’un agent de spectacles et sa pertinence en 2026?
De s’assurer que la carrière de l’artiste se développe de façon intelligente et pérenne, respectueuse des capacités d’accueil de chaque marché. Exiger le plus possible pour ses artistes oui, mais jamais de façon injustifiée. C’est à travers un réseau qui lui fait confiance qu’un-e agent-e peut réellement contribuer à la carrière d’un-e artiste, c’est donc important de ne jamais perdre de vue qu’on travaille sur le long terme et de concert avec les diffuseurs.
L’expertise et la pertinence de l’agent-e se révèlent dans sa capacité à articuler une stratégie de tournée sur mesure. Il faudra parfois commencer par le festival, dans d’autres cas par la salle, savoir quand viser un contexte de diffusion volontairement trop petit mais avec du charisme, quand ouvrir les vannes au contraire, à quel prix, dans quel ordre placer 3 villes voisines, identifier ce sur quoi il faut concéder et quand être inflexible, etc. Tout ça part d’une écoute des besoins et aspirations de l’artiste, qu’on doit ensuite concrétiser en une tournée qui lui ressemble en jonglant avec plusieurs valeurs intangibles. C’est une opération qui requiert de la minutie mais, quand c’est réussi, un-e bon-ne agent-e apportera une tranquilité d’esprit à l’artiste, qui sait que sa tournée lui permettra d’être vu par les gens qu’il espère rejoindre, de grandir, d’être rémunéré à sa juste valeur.
Quels sont les grands dĂ©fis (actuels ou Ă l’horizon) qui se rattachent au mĂ©tier… ou Ă l’industrie musicale de façon gĂ©nĂ©rale?
Comme dans toutes les sphères de l’industrie, je pense, les dépenses ont explosé alors que les revenus n’ont pas suivi. Les spectacles coûtent beaucoup plus cher à mettre sur la route qu’auparavant et on ne peut, ni ne veut, simplement refiler la facture aux diffuseurs ou au public. Les producteurs doivent maintenir le même niveau de proposition scénique avec moins de marge de manœuvre, les diffuseurs voient leur marge fondre et les frais de billetterie grugent de plus en plus la part de profit à laquelle aurait normalement droit l’artiste. Ça force tout le monde à redoubler d’ingéniosité.
Sur le plan artistique, le principal défi sera assurément de s’adapter à l’avènement du AI et à la menace qu’il pose à la valeur du geste créatif.
Quelle est ta plus grande fierté ou ta plus grande réalisation des dernières années ?
Repérer des artistes dès leurs premiers pas dans le milieu et les accompagner sur le long terme est la partie la plus satisfaisante de mon travail. Pour certains, cette croissance est à grand déploiement, pour d’autres, c’est plutôt de trouver son public plus niché et de devenir une référence estimée dans le style. Je trouve que la joie d’y arriver est la même dans un cas comme dans l’autre.
Je suis particulièrement fier du chemin parcouru avec Les Louanges, à qui j’ai cédé mon bail en 2016 sans me douter de l’ampleur qu’allait prendre notre collaboration ni de l’artiste immense qu’il allait devenir. La majorité des artistes que je représente, qu’ils soient locaux ou internationaux, travaillent avec moi depuis leurs débuts. De pouvoir constater tout le travail abattu ensemble, leur fidélité, ça me touche beaucoup.
Quel(s) conseil(s) donnerais-tu Ă un.e artiste qui envisage une collaboration avec un agent de spectacles ou qui souhaite attirer son regard ?
Si le pitch est fait par courriel, surtout rester concis et efficace. On peut recevoir 5 à 10 propositions par jour et un mur de texte rebutera souvent le lecteur. Choisir quelques chansons qui montrent toute la palette de votre matériel, idéalement, mais surtout simplement se concentrer sur vos meilleures. Il faut capter l’attention, ce n’est pas une séance d’information complète. Si le lien se crée en spectacle, n’invitez pas les gens avec qui vous aimeriez travailler à vos rodages, pré-prod ou premières dates. Attendez d’avoir une proposition vraiment solide dont vous êtes fiers, même si ça signifie attendre 6 mois de plus. On rattrape difficilement une mauvaise première impression.
Si vous envisagez une collaboration avec un-e agent-e pour la première fois, communiquez clairement dès le départ vos attentes, vos rêves, votre blacklist. La bonne personne se gardera de vous présenter un plan tout fait d’avance et prendra le temps d’écouter ce que vous avez à dire, en n’étant pas toujours d’accord. Demandez à valider chaque offre avant confirmation, que ce soit directement ou à travers votre gérance. Personne ne devrait vous envoyer sur une scène sans votre accord. Ensuite il vous faudra faire confiance à votre partenaire, il n’est pas infaillible bien sûr mais c’est son travail de faire en sorte que vous n’ayez pas à penser à tout, accordez-vous ce luxe.
BONUS : Quel conseil donnerais-tu au Samuel d’il y a 10 ans ?
De commencer plus tôt à accorder de l’importance au facteur relation humaine dans le cadre de ses collaborations. Le milieu de la musique peut être essouflant, c’est normal, mais il est possible d’avoir du succès tout en éliminant les personnes problématiques de son entourage, aucune n’est inévitable. Aussi, dors. Juste, dors plus buddy.